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La belle aventure des jumelles arbitres

Rédigé le Lundi 11 Décembre 2017 à 10:45 | Lu 2594 fois


PAROLES D'ARBITRES. Charlotte et Julie, des sœurs de 37 ans, figurent parmi les meilleures arbitres du continent. Portrait croisé d'un binôme atypique.


Le handball, c'est une histoire de famille chez les Bonaventura. Voilà maintenant plus d'une dizaine d'années que sœurs jumelles, Julie et Charlotte, écument ensemble les salles françaises et européennes, guidées par une passion intacte de leur sport. Leur parcours dénote. Leur profil également. Originaires d'Aubagne, dans les Bouches-du-Rhône, elles ont gravi les échelons de l'arbitrage à grande vitesse pour constituer aujourd'hui un binôme reconnu à l'international. À leur actif, déjà deux olympiades (2012 et 2016), trois championnats d'Europe (2010, 2012, 2014) et quatre championnats du monde féminins (2009, 2011, 2013, 2015), et en bonus, la primauté d'être devenues, début 2017, le premier duo féminin à arbitrer sur un championnat du monde masculin. Pas mal à 37 ans. Sous l'œil et le contrôle bienveillants de Charlotte, Julie accepte de détailler au Point comment les deux sœurs vivent avec cette passion prenante.

Le Point : Comment est née votre envie d'arbitrer ?

Julie Bonaventura
: C'est un peu particulier, il n'y a pas d'envie précise qui s'est manifestée. On a commencé à jouer au hand à l'âge de 8 ans. Puis quand nous étions cadettes (moins de 16 ans, NDLR), trois équipes étaient regroupées le samedi après-midi pour jouer. L'équipe qui ne jouait pas devait fournir les arbitres. À cet âge-là, on n'a pas du tout envie d'arbitrer ! En plus, on ne connaissait pas forcément toutes les règles et surtout, on était là que pour jouer. Quand il a fallu en choisir deux, nos coéquipières nous ont gentiment désignées, étant donné que nous étions les jumelles… C'est comme ça que tout a commencé, un peu de manière contrainte et forcée au départ. On n'avait pas choisi cette voie, on nous a tendu la perche. La semaine suivante, ça s'est reproduit. On s'y est collé presque toutes les semaines qui ont suivi. Ça n'est donc pas vraiment une vocation.

Comment êtes-vous passées de la contrainte au passe-temps ?

C'était un défi au début. Le challenge, c'était de s'améliorer, car en tant que joueuses, nous étions nous-mêmes mécontentes quand les autres nous arbitraient mal… Au départ, on reconnaît des fautes, mais on ne les siffle pas forcément. Au fur et à mesure, on essayait de plus siffler. On a rapidement progressé. Le choix de se consacrer totalement à l'arbitrage est venu à 23 ans. On ne pouvait plus concilier les déplacements pour arbitrer le samedi soir, et le retour dans la nuit pour jouer le dimanche. Ça n'était plus raisonnable. Vu notre talent de joueuses, on a privilégié l'arbitrage ! (rires)

Décrivez-nous votre progression dans l'arbitrage.

Il y a des étapes à suivre. Les jeunes arbitres font un travail localement au sein des clubs, ils arbitrent en départemental, en régional et puis, s'ils ont les compétences, au niveau national. On gravit les échelons depuis la Nationale 3, jusqu'au plus haut niveau. Les désignations, au départ, se font par rapport au niveau de jeu et de compétences des arbitres. Ensuite, sur chaque niveau, il y a des observateurs qui sont là pour noter, juger les arbitres et les aider à progresser. En fonction des retours des évaluateurs, les arbitres sont proposés pour le niveau supérieur. Tout le monde est mis en concurrence et ce sont les meilleurs qui y accèdent.
Mais dans l'ensemble, nous étions un peu lâchées seules dans la nature. À 18 ou 19 ans, nous partions seules arbitrer nos matches de Nationale 1 sans que personne ne nous accompagne. Parfois même sans aucun observateur. Il est arrivé que l'on aille faire notre match, qu'on rentre le soir sans avoir vu aucun officiel. Il faut savoir faire preuve d'autocritique, se juger, savoir si on a été bon. On trouvait ça un peu bizarre d'être livrées à nous-mêmes, que personne ne fasse le lien avec la fédération. Mais le fait de savoir se débrouiller seules faisait partie de notre apprentissage.

Arbitrer en famille, est-ce une force ?

Même si nous ne sommes pas vraiment des jumelles fusionnelles, il n'y a que des avantages à arbitrer ensemble ! Quand on voit comment certains binômes évoluent sur une compétition qui peut durer 2, 3 semaines, où vous êtes 24 heures sur 24 avec la même personne… Dans certains autres binômes, ça peut devenir pesant, on les voit se parler de moins en moins, ça devient un peu tendu. Nous, on se supporte bien, nous ressentons une certaine osmose. On peut passer trois semaines dans la même chambre d'hôtel, on sait qu'on ne va pas se taper dessus. En dehors du hand, ça n'a pas vraiment eu d'effet. Partager cette carrière d'arbitre n'a eu aucune incidence sur notre vie privée ou notre relation. On a toujours été complices, on s'entend bien.

Comment vous organisez-vous avant un match ? Avez-vous un rituel de préparation ?

Quand on arrive dans un gymnase, on fait toujours la même chose. On se change, on s'échauffe, toujours de la même façon. Certains collègues, eux, sont plus superstitieux, ils ont besoin de toujours écouter la même musique dans le vestiaire, d'avoir des réflexes porte-bonheur. Y compris au niveau international. Ça peut être un désavantage parce que le jour où tu ne peux pas respecter ta routine, ça peut te déstabiliser. Côté logistique, nous connaissons les destinations environ un mois à l'avance au niveau français, et 15 jours avant en Coupe d'Europe. En France, quand nous avons notre désignation, c'est à nous de nous organiser pour le transport. On privilégie le train ou l'avion. On réserve nos billets et notre hôtel. Nous prenons tout en charge et nous faisons rembourser les frais par la fédération. Au niveau européen, il y a une agence qui gère tout ça, nous n'avons qu'à valider les feuilles de route.

L'arbitrage n'est pas votre seule activité. N'est-ce pas compliqué de tout concilier ?

L'arbitrage est un hobby. On est obligées de travailler à côté (Charlotte travaille à la caisse de retraites du Sud-Ouest, Julie est programmatrice informatique, NDLR). Il n'y a pas d'arbitres professionnels pour le moment en hand, cela occupe tous nos congés ! Selon le calendrier, et en fonction de l'importance des compétitions, l'arbitrage nous prend 60 à 80 jours sur l'année. Lorsque les autres prennent trois semaines de vacances, nous on prend un jour par semaine, pour aller arbitrer. Sans compter l'entraînement et tout ce qui relève de l'administratif, de l'analyse de nos matches... À part ça, notre quotidien, c'est celui de tout le monde, on se lève le matin et on va bosser ! Sauf que le soir, quand on rentre, on s'entraîne : endurance, sprint, récupération… Il est vrai que la fatigue s'accumule. On doit être performantes à tous les niveaux. Professionnel et sportif. À tout mener de front, on a parfois des petites baisses physiques, surtout pendant les compétitions internationales. Ça n'est pas toujours évident, mais on fait cela par passion.

Parvenez-vous à conserver une vie sociale ?

C'est compliqué, nous avons du mal à suivre ! Si on rentre tard, on a besoin de plusieurs jours de récupération, et on sait qu'on ne peut pas se permettre de ne pas s'entraîner. Notre temps libre nous sert surtout à récupérer et à décompresser. On essaye aussi de passer du temps en famille, ou de voir des amis, d'aménager des petites bulles hors travail et hors handball. Il le faut pour conserver un équilibre mental et psychologique. Un restau entre amis, un café, des choses très simples, mais qui sont importantes quand on a cet emploi du temps. Ce genre de petits plaisirs nous permet de souffler.

Quel est votre meilleur souvenir ?

En tant qu'arbitres, notre meilleur souvenir, ce sont les JO de Londres en 2012. Participer à ces Jeux était pour nous un rêve éveillé. On a dû faire cinq ou six matches, dont la finale féminine, la cerise sur le très gros gâteau de la semaine !

Quel est votre objectif aujourd'hui ?

On ne s'est jamais fixé d'objectif, même quand on a commencé à arbitrer au niveau international. Nous ne nous sommes jamais dit « ce serait bien si on faisait les JO ». Peut-être aussi parce que cela relevait de l'inaccessible. Notre objectif, c'est de continuer à prendre du plaisir aussi longtemps que possible. Le jour où ce ne sera plus le cas, où cette petite flamme disparaîtra, on arrêtera. La qualité de l'arbitrage en pâtirait. Il y a tant de choses, de voyages qu'on n'aurait pas pu vivre si on n'avait pas été arbitres… On a visité la Chine, Singapour, le Brésil, on est parfois sollicitées pour arbitrer aux Antilles ou à La Réunion… Ce sont des voyages extraordinaires, même si le niveau de compétition n'est pas toujours élevé. Nous avons rencontré des gens extraordinaires. Nous avons l'objectif de maintenir un niveau de performance élevé, de progresser tant que c'est possible, de ne pas nous reposer sur nos lauriers. L'objectif sportif, voilà. Et le plaisir de voyager et de partager.


PROPOS RECUEILLIS PAR TIDIANY M'BO
www.lepoint.fr

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